Vous êtes troisième secrétaire à l’Ambassade de
France au Nyamangwa. 5h 30 : Vous êtes
réveillé par des coups de feu et des tirs de roquettes dans les quartiers nord
de la ville. 6h 15 :
Vous constatez que le groupe électrogène de votre résidence, qui tourne sans
interruption depuis deux semaines (il n’y a en effet jamais de courant dans le
quartier que vous habitez) a rendu l’âme. Vous tentez vainement de le réparer
sous l’oeil goguenard de votre gardien. 7h 15 :
Dans l’impossibilité, faute de courant, de faire monter l’eau dans la citerne
installée sur votre toit, vous vous lavez dans le jardin avec le filet d’eau
qui sort du tuyau d’arrosage. Votre petit-déjeuner se réduit à un Fanta tiède
et à deux papayes. 8h 00 :
Alors que vous vous dirigez vers l’Ambassade, la population locale vous salue
au passage par des quolibets choisis, des insultes variées, des crachats et des
jets de pierres. A quelques mètres de la chancellerie, un fonctionnaire de police
vous arrête pour infraction à un code de la route qui n’existe même pas à
l’état de tradition locale, dans le but manifeste d’obtenir de vous un
pot-de-vin. Vous brandissez votre passeport diplomatique mais, constatant que
votre interlocuteur, analphabète, se fait menaçant et pointe son arme sur vous,
vous préférez céder. 8h 30 :
Arrivant à l’Ambassade, vous vous frayez un chemin parmi la foule bigarrée et
vociférante des demandeurs de visas et, parvenu jusqu’à votre bureau, vous
prenez connaissance de la presse locale, laquelle annonce principalement que
« le sous-secrétaire d’Etat à l’Equipement s’est rendu dans la province du
Bas-Ngwazo afin d’encourager les masses populaires enthousiastes à poursuivre
l’édification du Nyamangwa démocratique ». Conformément aux consignes de
l’Ambassadeur, qui exige que le correspondance du poste augmente chaque année
de 20% par rapport à la production de l’année précédente, vous vous apprêtez à
rédiger une dépêche circonstanciée. 9h 00 :
Le Chiffreur vous remet la collection des télégrammes. Le Département vous
demande d’effectuer, le jour même et au plus haut niveau, une démarche afin
d’obtenir que le Nyamangwa soutienne la candidature de M. Linconnu,
universitaire français, à la présidence de l’Office international de Protection
des Vers à Soie. Votre télégramme demandant une pièce destinée à réparer le
système de climatisation de l’Ambassade reste, en dépit de nombreux rappels,
sans réponse. 9h 30 :
Vous tentez avec acharnement de joindre le Ministère nyamangwais des Affaires
étrangères, mais vous vous apercevez que les communications sont
systématiquement coupées au bout de quelques secondes. Vous vous y rendez alors
avec votre propre véhicule (la voiture du poste étant utilisée exclusivement
par l’épouse de l’Ambassadeur). Vous êtes reçu après une attente interminable
par un obscur collaborateur du chef-adjoint du protocole, lequel vous indique
d’un ton suffisant que vous ne pouvez voir aucun fonctionnaire du Ministère des
Affaires étrangères sans avoir pris un rendez-vous un mois à l’avance. 11h
30 : Plus matinal que de coutume, l’Ambassadeur arrive à l’Ambassade et,
après avoir vidé une demi-bouteille de Johnny Walker en se plaignant du climat
particulièrement émollient du Nyamangwa, convoque la réunion hebdomadaire. Il
traite le vice-consul de « con dangereux », rappelle à l’Attaché
culturel que le séjour au Nyamangwa ne le dispense pas, à sa connaissance, du
port de la cravate et s’étonne que l’épouse de l’Attaché commercial se soit
crue autorisée à bouder le thé organisé deux jours auparavant par son épouse. Puis il vous demande de signifier au
chiffreur que celui-ci est sommé de se rendre de toute urgence à la Résidence pour réparer
la chaîne hi-fi en panne depuis la veille, avant de se lancer dans une description
détaillée de quelques hauts faits accomplis lors d’un séjour au Tonkin de mars
à septembre 1947, suivie d’une réflexion fort intéressante sur l’administration
du territoire des pillards Regibat de Mauritanie, assortie d’un éloge ému des
nombreuses qualités des femmes de cette tribu. 13h
45 : L’Ambassadeur lève la séance en caressant pensivement le revers de
son veston, sur lequel s’étiole une rosette arrachée de haute lutte à
l’indifférence de ses concitoyens ; puis, convié par son collègue belge
(le seul dont il comprenne la langue) à un week end prolongé au bord de la mer,
vous abandonne à votre sort pour quatre jours. 14h
00 : Alors que vous vous apprêtez à quitter l’Ambassade, le sieur
Lembrouille, citoyen français réfugié au Nyamangwa à la suite de démêlés avec
la justice française et ci-devant co-propriétaire du bar de nuit « Le
Pigall’s », se présente au consulat dans un état proche du coma éthylique
et exige la délivrance immédiate d’un visa de long séjour sur le passeport
flambant neuf de Marie-Félicité Kado, prostituée notoire qu’il présente comme
sa future épouse. Le vice-consul ayant refusé d’obtempérer, il s’en suit un
échange de propos assez vifs, M. Lembrouille traitant le fonctionnaire de
« pauvre merdeux de gratte-papier, trop content de bouffer avec l’argent
des contribuables », le vice-consul traitant M. Lembrouille de
« loque sidaïque et bougnoulisée ». Les deux protagonistes en viennent
aux mains. Alerté par leurs cris, vous séparez les combattants et priez M.
Lembrouille de quitter le consulat. Il s’exécute de mauvaise grâce, non sans
avoir annoncé qu’il ne manquera pas de porter l’affaire à la connaissance du
Département (ce qu’il fera, naturellement, en prenant soin de réduire
l’incident à une version très personnelle). 14h
30 : Votre groupe électrogène n’ayant toujours pas été réparé, vous prenez
votre courage à deux mains et partez déjeuner au restaurant « Chez
Slimane». Vous commandez un plat de riz et un poisson, avec lequel vous jugez
prudent cependant de ne pas faire plus ample connaissance. Vous vous préparez à
entamer votre troisième papaye de la journée, lorsque le garde de sécurité
vient vous avertir que le jeune Lepaumé, VSNA, a été arrêté par la police alors
qu’il se trouvait en possession de 500 grammes de haschisch et de 2500 dollars,
produit d’un change parallèle effectué avec un opposant au régime en place. 15h
00 : Vous chargez aussitôt le vice-consul de prêter assistance au jeune
Lepaumé (lequel risque une condamnation à la peine capitale) et d’entamer, muni
de substantiels pots-de-vin, des négociations avec les fonctionnaires de la
police et de la justice nyamangwaise. Le garde ne parvenant pas, pour des
raisons techniques, à faire partir le télégramme que vous vous êtes empressé de
rédiger à l’intention du Département, vous saisissez votre talkie-walkie pour
appeler le chiffreur ; celui-ci , propriétaire fort endetté d’une
résidence princière en cours de construction dans son village natal, habite par
mesure d’économie dans un bidonville situé à une vingtaine de kilomètres du
centre-ville. La liaison
étant perturbée par un vent de sable intempestif –à moins que ce ne soit la
présence de nombreux bâtiments en dur entre l’Ambassade et le domicile du
chiffreur- vous décidez de vous rendre personnellement chez lui. 15h 35 : Entrant dans le gourbi du chiffreur,
vous surprenez celui-ci en compagnie de trois beautés locales, dont la plus
âgée paraît n’avoir pas encore atteint douze ans et, après vous être répandu en
excuses, le priez d’interrompre sa sieste et de rejoindre l’Ambassade. 16h
30 : Le chiffreur renonce à passer votre télégramme immédiat, la
transmission étant rendue impossible par des difficultés de propagation. Un
sentiment diffus d’abandon vous étreint momentanément. 17h
00 : Le vice-consul vous fait savoir que le jeune Lepaumé, qui s’étonne de
ne pas bénéficier de l’immunité diplomatique, sera vraisemblablement condamné à
la prison à perpétuité pour trafic de stupéfiants et détention illégale de
devises. Vous songez à cet instant que votre emploi du temps pour les trois
mois à venir – le temps d’obtenir l’expulsion de l’intéressé- est largement
rempli. Vous n’en retirez cependant aucun sentiment de satisfaction. 17h
25 : Vous regagnez votre résidence et constatez que votre stock de denrées
périssables est décongelé et donc voué à une putréfaction rapide. Les trois
gouttes d’eau brûlantes qui s’échappent de votre tuyau d’arrosage ne vous
permettant guère de procéder à vos ablutions, vous vous contentez de changer de
chemise et vous apprêtez à représenter la France à un cocktail offert par le Ministre de
l’Information du Nyamangwa en l’honneur du 10ème anniversaire de
l’entrée de son pays dans l’«Union des Riverains de l’Ulele ». 18h
30 : Au cours de la réception, les membres du corps diplomatique se répandent
en commentaires peu élogieux sur la vie quotidienne au Nyamangwa et déplorent,
en citant moult anecdotes savoureuses, l’incompétence et l’incurie du personnel
de maison local. Alors que vous tentez désespérément d’accéder au buffet, votre
collègue chinois – qui parle couramment les cinq langues vernaculaires du
Nyamangwa mais ne sort pratiquement jamais de son ambassade – s’acharne pour
obtenir de vous les informations que vous pourriez éventuellement détenir sur
la tournée effectuée dans la province du Bas-Ngwazo par le sous-secrétaire
d’Etat à l’Equipement, événement qui, relaté dans la presse, serait
significatif d’après lui de l’évolution politique du Nyamangwa. Vous vous
débarrassez de l’importun en l’interrogeant sur le rôle de la Chine dans le processus de
réunification allemande. 19h
40 : Vous quittez la réception après avoir réussi à vous emparer d’une
poignée de cacahuètes grillées et regagnez l’Ambassade. Vous y trouvez la
secrétaire de l’Ambassadeur, robuste quinquagénaire, extrêmement déprimée par
le départ de sa collègue de la
Croix-Rouge, à laquelle elle était, semble-t-il, très
attachée. Malgré les consolations que vous lui prodiguez, elle quitte
l’Ambassade en larmes et annonce que « quelque chose pourrait bien lui
arriver bientôt et plus vite qu’on ne le pensait », précisant que
« de toute façon, tout le monde s’en foutait ». Après avoir
brièvement consulté les instructions relatives au rapatriement des Français
décédés, vous vous mettez en quête d’un endroit pour dîner. 20h
05 : Assis à la table du « Tropical », vous dégustez des
beignets de papaye frits dans l’huile de vidange du garage voisin, tandis que
les décibels du dernier succès de Michael Jackson déferlent dans la salle.
Entrepris par une créature stéatopyge qui vous gratifie d’un sourire vénérien
auquel il manque quelques dents, vous lui déclarez que vous avez à peine de
quoi payer votre repas. Elle se retire à contre-cœur, non sans avoir mis en
doute votre virilité. Un lépreux lui succède, qui vous fait regretter amèrement
les beignets que vous venez d’engloutir. Vous sortez en
titubant du « Tropical » et êtes aussitôt assailli par une meute
hurlante de gamins qui, s’agrippant à vos vêtements, prétendent avoir gardé
votre voiture et exigent le paiement de leurs services. Vous les dispersez à
coups de poing, avant d’entrer dans votre véhicule (dont la serrure vient
d’être forcée) et de démarrer sous une pluie de pierres. 21h 20 : Alors que vous entrez dans votre rue,
plongée dans l’obscurité, vous manquez de forcer un check-point qui vient d’y
être installé. Croyant votre dernière heure arrivée, vous éteignez vos phares,
allumez en hâte le plafonnier et sortez les mains en l’air de votre véhicule.
Tandis que les soldats surexcités s’apprêtent à vous abattre sans tarder, le chef
de l’escouade, dont l’haleine empeste l’alcool, appuie doucement le canon de
son revolver sur votre tempe et commence un interrogatoire auquel vous ne
comprenez goutte. Vous vous
montrez persuasif et, en gage de bonne volonté, vous faites présent à votre
interlocuteur de votre montre, de votre briquet, de vos cigarettes, de votre
pneu de secours et de tout l’argent liquide que vous avez par-devers vous. Vous
parvenez ainsi à tempérer les ardeurs meurtrières du chef de l’escouade et,
profitant des discussions animées qui surgissent à l’occasion du partage du
butin, vous vous esquivez sans demander votre reste. 22h 05 : Arrivé chez vous, vous allumez non
sans mal une lampe à pétrole et videz votre dernière bouteille de gin pour vous
remettre de vos émotions. Une douce torpeur vous envahit peu à peu et, bercé
par les tirs de roquettes qui reprennent dans les quartiers nord et couvrent le
bourdonnement des moustiques assoiffés de sang, vous sombrez dans un sommeil
peuplé de songes. Vous voyez apparaître dans le lointain des zodiacs de la Marine Nationale
qui, ondulant sur les flots bleus de la mer infinie, viennent vous arracher
providentiellement à une résidence dont vous regrettez déjà l’indemnité…
France au Nyamangwa. 5h 30 : Vous êtes
réveillé par des coups de feu et des tirs de roquettes dans les quartiers nord
de la ville. 6h 15 :
Vous constatez que le groupe électrogène de votre résidence, qui tourne sans
interruption depuis deux semaines (il n’y a en effet jamais de courant dans le
quartier que vous habitez) a rendu l’âme. Vous tentez vainement de le réparer
sous l’oeil goguenard de votre gardien. 7h 15 :
Dans l’impossibilité, faute de courant, de faire monter l’eau dans la citerne
installée sur votre toit, vous vous lavez dans le jardin avec le filet d’eau
qui sort du tuyau d’arrosage. Votre petit-déjeuner se réduit à un Fanta tiède
et à deux papayes. 8h 00 :
Alors que vous vous dirigez vers l’Ambassade, la population locale vous salue
au passage par des quolibets choisis, des insultes variées, des crachats et des
jets de pierres. A quelques mètres de la chancellerie, un fonctionnaire de police
vous arrête pour infraction à un code de la route qui n’existe même pas à
l’état de tradition locale, dans le but manifeste d’obtenir de vous un
pot-de-vin. Vous brandissez votre passeport diplomatique mais, constatant que
votre interlocuteur, analphabète, se fait menaçant et pointe son arme sur vous,
vous préférez céder. 8h 30 :
Arrivant à l’Ambassade, vous vous frayez un chemin parmi la foule bigarrée et
vociférante des demandeurs de visas et, parvenu jusqu’à votre bureau, vous
prenez connaissance de la presse locale, laquelle annonce principalement que
« le sous-secrétaire d’Etat à l’Equipement s’est rendu dans la province du
Bas-Ngwazo afin d’encourager les masses populaires enthousiastes à poursuivre
l’édification du Nyamangwa démocratique ». Conformément aux consignes de
l’Ambassadeur, qui exige que le correspondance du poste augmente chaque année
de 20% par rapport à la production de l’année précédente, vous vous apprêtez à
rédiger une dépêche circonstanciée. 9h 00 :
Le Chiffreur vous remet la collection des télégrammes. Le Département vous
demande d’effectuer, le jour même et au plus haut niveau, une démarche afin
d’obtenir que le Nyamangwa soutienne la candidature de M. Linconnu,
universitaire français, à la présidence de l’Office international de Protection
des Vers à Soie. Votre télégramme demandant une pièce destinée à réparer le
système de climatisation de l’Ambassade reste, en dépit de nombreux rappels,
sans réponse. 9h 30 :
Vous tentez avec acharnement de joindre le Ministère nyamangwais des Affaires
étrangères, mais vous vous apercevez que les communications sont
systématiquement coupées au bout de quelques secondes. Vous vous y rendez alors
avec votre propre véhicule (la voiture du poste étant utilisée exclusivement
par l’épouse de l’Ambassadeur). Vous êtes reçu après une attente interminable
par un obscur collaborateur du chef-adjoint du protocole, lequel vous indique
d’un ton suffisant que vous ne pouvez voir aucun fonctionnaire du Ministère des
Affaires étrangères sans avoir pris un rendez-vous un mois à l’avance. 11h
30 : Plus matinal que de coutume, l’Ambassadeur arrive à l’Ambassade et,
après avoir vidé une demi-bouteille de Johnny Walker en se plaignant du climat
particulièrement émollient du Nyamangwa, convoque la réunion hebdomadaire. Il
traite le vice-consul de « con dangereux », rappelle à l’Attaché
culturel que le séjour au Nyamangwa ne le dispense pas, à sa connaissance, du
port de la cravate et s’étonne que l’épouse de l’Attaché commercial se soit
crue autorisée à bouder le thé organisé deux jours auparavant par son épouse. Puis il vous demande de signifier au
chiffreur que celui-ci est sommé de se rendre de toute urgence à la Résidence pour réparer
la chaîne hi-fi en panne depuis la veille, avant de se lancer dans une description
détaillée de quelques hauts faits accomplis lors d’un séjour au Tonkin de mars
à septembre 1947, suivie d’une réflexion fort intéressante sur l’administration
du territoire des pillards Regibat de Mauritanie, assortie d’un éloge ému des
nombreuses qualités des femmes de cette tribu. 13h
45 : L’Ambassadeur lève la séance en caressant pensivement le revers de
son veston, sur lequel s’étiole une rosette arrachée de haute lutte à
l’indifférence de ses concitoyens ; puis, convié par son collègue belge
(le seul dont il comprenne la langue) à un week end prolongé au bord de la mer,
vous abandonne à votre sort pour quatre jours. 14h
00 : Alors que vous vous apprêtez à quitter l’Ambassade, le sieur
Lembrouille, citoyen français réfugié au Nyamangwa à la suite de démêlés avec
la justice française et ci-devant co-propriétaire du bar de nuit « Le
Pigall’s », se présente au consulat dans un état proche du coma éthylique
et exige la délivrance immédiate d’un visa de long séjour sur le passeport
flambant neuf de Marie-Félicité Kado, prostituée notoire qu’il présente comme
sa future épouse. Le vice-consul ayant refusé d’obtempérer, il s’en suit un
échange de propos assez vifs, M. Lembrouille traitant le fonctionnaire de
« pauvre merdeux de gratte-papier, trop content de bouffer avec l’argent
des contribuables », le vice-consul traitant M. Lembrouille de
« loque sidaïque et bougnoulisée ». Les deux protagonistes en viennent
aux mains. Alerté par leurs cris, vous séparez les combattants et priez M.
Lembrouille de quitter le consulat. Il s’exécute de mauvaise grâce, non sans
avoir annoncé qu’il ne manquera pas de porter l’affaire à la connaissance du
Département (ce qu’il fera, naturellement, en prenant soin de réduire
l’incident à une version très personnelle). 14h
30 : Votre groupe électrogène n’ayant toujours pas été réparé, vous prenez
votre courage à deux mains et partez déjeuner au restaurant « Chez
Slimane». Vous commandez un plat de riz et un poisson, avec lequel vous jugez
prudent cependant de ne pas faire plus ample connaissance. Vous vous préparez à
entamer votre troisième papaye de la journée, lorsque le garde de sécurité
vient vous avertir que le jeune Lepaumé, VSNA, a été arrêté par la police alors
qu’il se trouvait en possession de 500 grammes de haschisch et de 2500 dollars,
produit d’un change parallèle effectué avec un opposant au régime en place. 15h
00 : Vous chargez aussitôt le vice-consul de prêter assistance au jeune
Lepaumé (lequel risque une condamnation à la peine capitale) et d’entamer, muni
de substantiels pots-de-vin, des négociations avec les fonctionnaires de la
police et de la justice nyamangwaise. Le garde ne parvenant pas, pour des
raisons techniques, à faire partir le télégramme que vous vous êtes empressé de
rédiger à l’intention du Département, vous saisissez votre talkie-walkie pour
appeler le chiffreur ; celui-ci , propriétaire fort endetté d’une
résidence princière en cours de construction dans son village natal, habite par
mesure d’économie dans un bidonville situé à une vingtaine de kilomètres du
centre-ville. La liaison
étant perturbée par un vent de sable intempestif –à moins que ce ne soit la
présence de nombreux bâtiments en dur entre l’Ambassade et le domicile du
chiffreur- vous décidez de vous rendre personnellement chez lui. 15h 35 : Entrant dans le gourbi du chiffreur,
vous surprenez celui-ci en compagnie de trois beautés locales, dont la plus
âgée paraît n’avoir pas encore atteint douze ans et, après vous être répandu en
excuses, le priez d’interrompre sa sieste et de rejoindre l’Ambassade. 16h
30 : Le chiffreur renonce à passer votre télégramme immédiat, la
transmission étant rendue impossible par des difficultés de propagation. Un
sentiment diffus d’abandon vous étreint momentanément. 17h
00 : Le vice-consul vous fait savoir que le jeune Lepaumé, qui s’étonne de
ne pas bénéficier de l’immunité diplomatique, sera vraisemblablement condamné à
la prison à perpétuité pour trafic de stupéfiants et détention illégale de
devises. Vous songez à cet instant que votre emploi du temps pour les trois
mois à venir – le temps d’obtenir l’expulsion de l’intéressé- est largement
rempli. Vous n’en retirez cependant aucun sentiment de satisfaction. 17h
25 : Vous regagnez votre résidence et constatez que votre stock de denrées
périssables est décongelé et donc voué à une putréfaction rapide. Les trois
gouttes d’eau brûlantes qui s’échappent de votre tuyau d’arrosage ne vous
permettant guère de procéder à vos ablutions, vous vous contentez de changer de
chemise et vous apprêtez à représenter la France à un cocktail offert par le Ministre de
l’Information du Nyamangwa en l’honneur du 10ème anniversaire de
l’entrée de son pays dans l’«Union des Riverains de l’Ulele ». 18h
30 : Au cours de la réception, les membres du corps diplomatique se répandent
en commentaires peu élogieux sur la vie quotidienne au Nyamangwa et déplorent,
en citant moult anecdotes savoureuses, l’incompétence et l’incurie du personnel
de maison local. Alors que vous tentez désespérément d’accéder au buffet, votre
collègue chinois – qui parle couramment les cinq langues vernaculaires du
Nyamangwa mais ne sort pratiquement jamais de son ambassade – s’acharne pour
obtenir de vous les informations que vous pourriez éventuellement détenir sur
la tournée effectuée dans la province du Bas-Ngwazo par le sous-secrétaire
d’Etat à l’Equipement, événement qui, relaté dans la presse, serait
significatif d’après lui de l’évolution politique du Nyamangwa. Vous vous
débarrassez de l’importun en l’interrogeant sur le rôle de la Chine dans le processus de
réunification allemande. 19h
40 : Vous quittez la réception après avoir réussi à vous emparer d’une
poignée de cacahuètes grillées et regagnez l’Ambassade. Vous y trouvez la
secrétaire de l’Ambassadeur, robuste quinquagénaire, extrêmement déprimée par
le départ de sa collègue de la
Croix-Rouge, à laquelle elle était, semble-t-il, très
attachée. Malgré les consolations que vous lui prodiguez, elle quitte
l’Ambassade en larmes et annonce que « quelque chose pourrait bien lui
arriver bientôt et plus vite qu’on ne le pensait », précisant que
« de toute façon, tout le monde s’en foutait ». Après avoir
brièvement consulté les instructions relatives au rapatriement des Français
décédés, vous vous mettez en quête d’un endroit pour dîner. 20h
05 : Assis à la table du « Tropical », vous dégustez des
beignets de papaye frits dans l’huile de vidange du garage voisin, tandis que
les décibels du dernier succès de Michael Jackson déferlent dans la salle.
Entrepris par une créature stéatopyge qui vous gratifie d’un sourire vénérien
auquel il manque quelques dents, vous lui déclarez que vous avez à peine de
quoi payer votre repas. Elle se retire à contre-cœur, non sans avoir mis en
doute votre virilité. Un lépreux lui succède, qui vous fait regretter amèrement
les beignets que vous venez d’engloutir. Vous sortez en
titubant du « Tropical » et êtes aussitôt assailli par une meute
hurlante de gamins qui, s’agrippant à vos vêtements, prétendent avoir gardé
votre voiture et exigent le paiement de leurs services. Vous les dispersez à
coups de poing, avant d’entrer dans votre véhicule (dont la serrure vient
d’être forcée) et de démarrer sous une pluie de pierres. 21h 20 : Alors que vous entrez dans votre rue,
plongée dans l’obscurité, vous manquez de forcer un check-point qui vient d’y
être installé. Croyant votre dernière heure arrivée, vous éteignez vos phares,
allumez en hâte le plafonnier et sortez les mains en l’air de votre véhicule.
Tandis que les soldats surexcités s’apprêtent à vous abattre sans tarder, le chef
de l’escouade, dont l’haleine empeste l’alcool, appuie doucement le canon de
son revolver sur votre tempe et commence un interrogatoire auquel vous ne
comprenez goutte. Vous vous
montrez persuasif et, en gage de bonne volonté, vous faites présent à votre
interlocuteur de votre montre, de votre briquet, de vos cigarettes, de votre
pneu de secours et de tout l’argent liquide que vous avez par-devers vous. Vous
parvenez ainsi à tempérer les ardeurs meurtrières du chef de l’escouade et,
profitant des discussions animées qui surgissent à l’occasion du partage du
butin, vous vous esquivez sans demander votre reste. 22h 05 : Arrivé chez vous, vous allumez non
sans mal une lampe à pétrole et videz votre dernière bouteille de gin pour vous
remettre de vos émotions. Une douce torpeur vous envahit peu à peu et, bercé
par les tirs de roquettes qui reprennent dans les quartiers nord et couvrent le
bourdonnement des moustiques assoiffés de sang, vous sombrez dans un sommeil
peuplé de songes. Vous voyez apparaître dans le lointain des zodiacs de la Marine Nationale
qui, ondulant sur les flots bleus de la mer infinie, viennent vous arracher
providentiellement à une résidence dont vous regrettez déjà l’indemnité…